De sorts et de sang - 1. L'essence primordiale
Chapitre 1
1
1879 – Londres
J’aime être au cœur de la ville, et entendre le bruit qui la berce continuellement.
Cependant, le silence d’une serre où les fleurs chuchotent ensemble me fait penser à l’avant-goût d’un véritable havre de paix. En tout cas, c’était là que je me sentais le mieux, assise sur un banc en fer peint en blanc, avec pour seule compagnie quelques livres et une odeur de printemps.
J’ai beau être une lady, je suis du genre indépendant. Je n’aime pas qu’on me dise quoi faire ni comment le faire ; j’aime ma vie complexe et minutieusement désordonnée. Ma gouvernante, miss Hermann, née au siècle précédent, à en croire ses innombrables rides et sa voix grinçante, voit en moi l’archétype de la femme presque parfaite. À ceci près que je n’étais pas mariée, ce qui l’attristait chaque jour un peu plus, considérant que passé la quarantaine, cette situation n’était pas normale.
« Quelle chance aurait un homme de vous avoir pour épouse ! » me répétait la vieille miss chaque jour. Et elle secouait systématiquement la tête de dépit, disant que je ne sortais pas assez.
Si elle savait...
Tous les soirs, dès que le soleil avait tiré sa révérence, et sans jamais en avoir manqué aucun depuis mon installation ici trois ans plus tôt, je m’empressais de rejoindre mon sanctuaire à Chelsea, le Jack’s Club, endroit strictement réservé aux vampires dits « libres » et, éventuellement, à leurs épouses. Aucune femme non mariée à l’un des membres n’était admise.
J’étais l’exception. À tous les niveaux.
Mon arrière-grand-père, Edmund Whitecombe, un humain tout ce qu’il y avait de plus normal, avait fondé le club avec quelques-uns de ses amis vampires. Au départ, les humains étaient les bienvenus, mais force avait été de constater qu’après quelques verres de liqueur, le nombre d’hommes avait tendance à fortement diminuer, et la quantité de vampires augmenter. Pour rétablir un semblant d’unité, et principalement pour éviter ce type de bain de sang quotidien, le règlement avait rapidement établi qu’aucun humain ou sorcier ne serait admis. Seulement des vampires.
De fait, il existe deux sortes de vampires.
Il y a d’abord les vampires libres, ceux qui vivent au milieu des humains. Ils se nourrissent directement sur leurs fournisseurs (consentants ou non), ou viennent au Jack’s chercher une manière de se sustenter plus acceptable par les classes supérieures. Ces vampires-là n’ont de comptes à rendre à personne, ou presque. Ils font leur vie comme ils l’entendent, mais doivent malgré tout respecter une certaine ligne de conduite ; si l’un d’entre eux devait s’éloigner du « bon chemin », les autres le lui rappelleraient de manière si radicale que la plupart du temps, il était impossible qu’il en ressorte vivant.
L’autre catégorie de vampires correspond à ceux qui sont liés au Comte Richard de Leigh, le plus ancien vampire connu, qui vit au-delà de Londres, en périphérie nord. Son château est si effrayant pour le commun des mortels que personne n’ose jamais s’en approcher. Une manière pour le Comte de garder son intimité. « Ses » vampires sont entièrement dépendants de sa volonté. Ils ne peuvent ni quitter la forteresse ni faire quoi que ce soit d’autre, sans en référer au maître suprême. Des sortes de prisonniers, mais se pensant libres. Ils fréquentent les rues mal famées de l’est de Londres, comme celles qui se trouvent aux abords de Whitechapel Road, pour récupérer leur nourriture selon un système bien établi de recrues humaines volontaires.
Le Jack’s, pour en revenir à lui, est le quartier général de toutes mes nuits, voire aussi de certains moments de la journée.
La plupart du temps, je me contente d’observer les allées et venues des buveurs de sang adeptes de mon petit club très privé, cachée dans mon alcôve personnelle derrière mon épais rideau de velours pourpre. Je note tout ce que je vois ou entends. Et je peux affirmer aujourd’hui – sans prétention aucune – que je connais aussi bien les vampires que les humains et les sorciers.
Oh, je suis humaine moi-même, n’en doutez pas ! Même si ma proximité avec les créatures qui se fondent dans la société londonienne pouvait laisser penser que j’étais l’une ou l’autre.
Mon heure de sortie vespérale arrivée, je venais de me préparer avec toute la cérémonie nécessaire, en évitant soigneusement de me faire voir de miss Hermann ; j’avais beau être officiellement son employeur, elle me considérait comme sa petite-fille, ce qui pouvait s’expliquer par le fait qu’elle m’avait élevée depuis ma naissance.
Mais je ne tenais pas à lui rendre des comptes.
Pas ce soir.
Mes cheveux étaient coiffés et ma robe adaptée à une virée boisson-détente, grâce à un astucieux système vestimentaire de robe double qui me permettait en un clin d’œil de passer de la lady que j’étais à une souillon qui se fondait dans la masse des poivrots. Une excellente technique pour pouvoir m’abreuver sans éveiller les soupçons des mendiants comme des vampires du Comte, quand l’envie me prenait de faire un détour par les quartiers est.
Ceci étant, j’avais prévu un manteau passe-partout et un châle de laine défraîchie en raison du froid persistant malgré le printemps.
J’allais monter dans mon fiacre quand Archie, mon cocher, me tendit une enveloppe. Elle était faite d’un papier assez épais, de couleur écrue, avec un monogramme richement décoré que je reconnus au premier coup d’œil. Je l’ouvris avec empressement et lus à voix haute, tout en me demandant ce que le Conseil Sorcier pouvait bien me vouloir.
Soyez sur Whitechapel Road,
À l’angle de Dorset Street,
Devant la porte métallique.
Ce soir, à dix heures trente.
Le Conseil Sorcier
Voilà qui était des plus énigmatique.
La première question qui me vint à l’esprit fut « pourquoi moi ? ». J’avais des connaissances en matière de sorcellerie, mais j’avais tout appris seule. Je n’étais pas une sorcière, loin de là ! Par ailleurs, l’endroit du rendez-vous me semblait plutôt intrigant : que pouvaient bien faire les plus puissants sorciers du monde dans un quartier comme celui-ci ?
— Voulez-vous que nous y allions, miss ? demanda Archie. Il est presque l’heure.
Il fallait que j’aille satisfaire ma curiosité.
— Oui, Archie, allons-y !
Après que le fiacre m’eut déposée à quelques dizaines de mètres de la rue indiquée (pour éviter d’attirer l’attention), j’arpentais tranquillement les rues de Londres qui me séparaient de ma destination, à la lueur des lampadaires qui semblaient m’ouvrir la route en éclairant mon passage.
J’appréciais le contact de mes chaussures sur les trottoirs, le bruit de mes talons qui claquaient au rythme de mes pas, et les multiples odeurs et bruits incessants d’une ville qui ne veut pas dormir.
Des caisses à moitié cassées, des épluchures de fruits et légumes, des morceaux de tissus encrassés et des bouteilles brisées jonchaient le sol. Je faisais de mon mieux pour ne pas me tordre la cheville en essayant tant bien que mal d’éviter tous ces détritus qui servaient de tapis aux ruelles des quartiers pauvres.
Toutefois, mon esprit me ramenait systématiquement à ma destination.
Je me demandais qui serait présent à la réunion où je me rendais.
Y aurait-il l’intégralité du Conseil, ou seulement quelques-uns de ses membres ? M’avaient-ils invitée avec de bonnes intentions ?
Avec les sorciers, tout était possible, et il fallait le plus souvent s’attendre au pire.
Je me trouvais en plein cœur du secteur de la garde nocturne du Comte. Il était préférable que je ne me fasse pas remarquer ; je n’étais pas spécialement la bienvenue en ces lieux.
J’errais au milieu des ouvriers, des mendiants, des ivrognes et des prostituées, risquant parfois de glisser sur quelques autres déchets plus ou moins ragoûtants, ou encore de me prendre les pieds dans des corps à moitié inertes.
Je me rendais compte, à chaque fois que je voyais ces gens aussi près de moi, de la chance que j’avais de ne pas être comme eux.
Je comprenais pourquoi le Comte prenait sa nourriture ici ; les pauvres gueux qui vivaient-là n’avaient aucun moyen de lutter, ni même de se plaindre.
Et pendant un court instant, ma soif se réveilla.
J’arrivai devant la fameuse porte métallique.
Elle était à moitié rouillée, mais je compris très vite que j’étais au bon endroit rien qu’en la voyant de loin.
Des hommes et des femmes, un par un, telles des gouttes qui s’échappaient d’une gouttière après une folle nuit d’averse, frappaient, puis s’en allaient aussi furtivement qu’ils étaient arrivés. Quelques minutes plus tard (deux, exactement, d’après ce que j’avais estimé), ils revenaient, frappant de nouveau – d’une autre manière – et la porte s’ouvrait pour les laisser entrer.
Sitôt que l’un était passé et que la porte s’était refermée, un autre apparaissait, et ainsi de suite.
Je me demandai s’il me faudrait suivre le même rituel, mais la porte s’ouvrit brusquement quand je me retrouvai devant.
— Entrez ! dit une voix au loin.
Je ne me fis pas prier, pressée de fuir l’odeur de la rue qui mêlait urine et vomi, et qui semblait vouloir me poursuivre.
Je suivis un couloir étroit parsemé de torches et arrivai à une autre porte sur la gauche.
Elle était ouverte.
J’entrai.
L’unique pièce était d’aspect plutôt austère, avec ses vieilles pierres et la sobriété de sa décoration. En dehors de quelques torches, d’une table, et de fauteuils, la salle était entièrement vide.
Cependant, j’y notai qu’il y faisait bien moins froid qu’à l’extérieur, malgré le manque évident d’une cheminée qui aurait donné à cet endroit une teinte bien plus chaleureuse.
Un certain nombre de personnes étaient déjà réunies. Il y avait des vampires et des sorciers. Un bien étrange mélange si on savait que d’ordinaire, ils refusaient même de se croiser.
Je reconnus les six sorciers qui se trouvaient dans mon champ de vision.
Il y avait James Wannester, puissant industriel de la région et proche de la couronne, ancêtre de la famille Wannester-Lion qui comptait quelques milliers de descendants éparpillés aux quatre vents.
À ses côtés, se tenait Ophelia Lienmann, propriétaire d’un grand nombre de maisons closes et mère de beaucoup d’enfants.
À quelques mètres, Daniel Davidson, un homme d’affaires du centre de Londres, à la tête d’une courte lignée de seulement quinze personnes, était accompagné de Ruth Langham, matriarche de la famille Langham-Collins qui était en train de faire fortune outre-Atlantique.
Le cinquième était déjà assis, un cigare à la main. Il s’agissait de Horace Winstrow, ancien riche, qui avait gardé tout l’embonpoint – et encore, je suis en dessous de la vérité – accumulé en même temps que sa fortune.
Et enfin le dernier, Mark Flannagan, un ancien voyou et le plus jeune de cette étrange bande, âgé physiquement d’une vingtaine d’années seulement, passait d’un groupe à l’autre.
Du très beau monde, en somme.
— Emma !
Je me retournai au son de cette voix que j’avais coutume d’entendre, et vis deux vampires s’approcher de moi, Jarek Jones et Maxwell Matthews.
Jarek était un habitué du Jack’s, voire même un très fervent habitué.
Ses cheveux noirs coupés courts et parfaitement disciplinés brillaient à la lumière des torches, et ses yeux noisette pétillaient.
J’aimais particulièrement la forme de ses lèvres à la taille des miennes, ainsi que les traits de son visage. Ses pommettes légèrement saillantes et son menton plutôt étroit rendaient le tout très harmonieux, et j’aurais pu me perdre rien qu’en le regardant tant il dégageait un charme magnétique.
Maxwell, quant à lui, avait des cheveux bruns un peu bouclés qui encadraient son visage, et ses yeux marron semblaient tout interroger autour de lui.
Sa bouche aux lèvres charnues gardait la forme du sourire qu’il arborait assez souvent, et son visage, peu épais mais loin d’être sec, lui donnait un aspect des plus chaleureux.
— Heureuse de vous voir ici, messieurs, répondis-je en tendant la main.
Je n’avais pas l’habitude d’être aussi formelle avec eux, mais ceux qui nous entouraient n’avaient pas besoin de le savoir.
Au milieu de riches sorciers, il valait mieux se comporter comme une femme relativement inaccessible.
Jarek et Maxwell me gratifièrent d’un baisemain, le premier traînant un peu plus pour laisser à ses lèvres le temps de dériver jusqu’à mon poignet.
Jarek et moi nous connaissions plutôt intimement.
Nous avions l’habitude de nous retrouver dans mon alcôve personnelle du Jack’s pour partager de nombreux verres de brandy, ainsi que pour échanger de temps en temps quelques gouttes de sang.
C’était un rituel vampire assez proche d’une relation charnelle entre humains, si je puis dire. Nous n’avions jamais été plus loin que l’ouverture de quelques boutons de robe ou de chemise, mais nous aimions cette tension sensuelle que nous ne trouvions que l’un avec l’autre.
Jarek et Maxwell faisaient partie des vampires libres, et à ce que je pouvais constater en regardant à la ronde dans la pièce qui allait servir de lieu de réunion, ils étaient là les seuls de cette catégorie.
Un homme s’approcha alors de nous.
Il n’était pas très grand, les cheveux, la moustache et la barbichette d’un blanc presque éblouissant.
Il était vêtu de façon si élégante que j’eus l’impression qu’il revenait d’un mariage dont il aurait été le principal concerné.
À son air espiègle et sa façon de bouger les doigts près de son visage quand il parlait, je n’eus aucun mal à comprendre de qui il s’agissait.
Jarek et Maxwell le comprirent aussi et s’éloignèrent autant qu’ils le purent.
— Monsieur Devergues, le saluai-je avec une révérence.
Isaac Devergues était connu pour être le sorcier le plus puissant du monde. Il dominait presque ses six frères et sœurs ici présents.
Premier enfant de la sorcière originelle, Abigail, il était redouté par tous ceux qui connaissaient son existence, qu’il s’agisse de sorciers comme de vampires.
— Miss Whitecombe, répondit-il. Je vous remercie de vous être jointe à notre petite réunion exceptionnelle.
— Que me vaut l’honneur d’avoir été invitée ? demandai-je.
— Soyez patiente, vous le saurez bien assez tôt, dit Isaac en faisant un signe de tête pour prendre congé.
Je me retrouvai seule et cherchai un endroit un peu moins exposé pour me faire un peu plus discrète. Je préférai les alcôves aux grandes tables centrales des restaurants, ça me permettait de me sentir plus en sécurité.
Un couple s’approcha.
Ils n’étaient jamais venus au Jack’s, j’en étais certaine, et leur tenue impeccable montrait qu’ils devaient faire partie des nobles.
L’homme fit un pas en avant.
— Je suis Lord Christopher de Leigh, dit-il en prenant ma main pour y déposer un baiser.
— Miss Emma Whitecombe, répondis-je en rougissant légèrement.
Lord Christopher avait un visage presque parfait, avec sa mâchoire carrée et ses yeux bleus, sa bouche idéalement dessinée, et son nez, ni trop fin, ni trop large.
Ses cheveux bruns étaient parfaitement coiffés. Quant à sa carrure, il avait les épaules d’un protecteur, et les bras suffisamment solides pour pouvoir soulever un humain d’une seule main, sans être difforme ; c’était même tout l’opposé. Sa musculature était aussi parfaite que son visage.
Cependant, quelque chose chez lui me paraissait étrangement familier, sans que je ne puisse déterminer quelle pouvait en être la raison. J’étais juste certaine de ne jamais l’avoir rencontré auparavant.
La femme s’avança à son tour.
Elle avait, elle aussi, les cheveux bruns et les yeux clairs. Les traits de son visage ressemblaient beaucoup à ceux de lord Christopher.
— Lady Sara de Leigh, dit-elle assez froidement et en me regardant à peine. Je suis la sœur de Chris, et la deuxième fille du Comte.
— Enchantée de faire votre connaissance, milady, répondis-je, un peu impressionnée.
Ainsi, je ne m’étais pas trompée, ils étaient bien de la plus grande lignée princière de vampires.
Toutefois, leur ressemblance physique me poussait à croire qu’ils étaient bien plus que liés par le Comte. J’aurais pu jurer qu’ils étaient nés des mêmes parents dans leur vie humaine.
— Que faites-vous ici, miss Whitecombe ? me demanda lord Christopher avec un sourire désarmant. Seriez-vous une héritière récemment promue ? De quelle lignée êtes-vous ?
J’hésitai à répondre.
Les vampires avaient un moyen simple de se reconnaître les uns les autres : il leur suffisait de se regarder dans les yeux. L’énergie qui se mettait alors à circuler provoquait comme de petits tourbillons au niveau de leurs iris.
Le fait qu’ils découvrent l’identité de l’autre de cette façon était pour moi la preuve que les vampires étaient faits pour la séduction.
Les sorciers, par contre, avaient la possibilité de percevoir l’essence des vampires. Ils étaient capables de les repérer à plusieurs mètres. Mais pour ce qui était des leurs, ils devaient être bien plus attentifs.
J’en avais même fini par me dire qu’ils se contentaient de deviner.
Lord Christopher n’avait pas vu de tourbillons en me regardant dans les yeux, il en avait donc déduit que j’étais forcément une sorcière, aucun humain ne semblant avoir été invité.
Les enfants d’Abigail représentaient les seules branches sorcières existantes.
Il était facile d’en conclure que si je n’étais pas une vampire, je devais assurément être de la descendance de l’un des sept sorciers ici présents.
— Je ne suis pas une sorcière, milord, finis-je par répondre intimidée.
— Je vous en prie, appelez-moi Chris, murmura-t-il quand sa sœur s’éloigna de nous. Je suis bien moins sensible aux marques de courtoisie que Sara ! (Il me dévisagea avec un petit sourire.) Si vous n’êtes ni une vampire, ni une sorcière, vous ne pouvez être qu’humaine... mais alors, que ferait une humaine au milieu de toutes ces créatures ?
— Pour commencer, appelez-moi Emma, répondis-je en lui rendant son sourire. Je n’aime pas tellement les formalités. Ensuite, je crois que je ne suis un secret pour personne. Je suis humaine, mais j’ai quelques rudiments sorciers et un peu de sang vampire.
Chris prit un air admiratif.
Je ne sus exactement s’il trouvait ça élégant ou s’il se forçait à feindre l’émerveillement, mais je n’eus pas le loisir de lui demander, parce qu’Isaac invita tout le monde à prendre place autour de la grande table ronde.
— Vos noms sont notés à l’emplacement qui est le vôtre, dit-il d’une voix forte et claire, et je vous remercierais de ne pas intervertir vos places.
Je cherchai l’étiquette qui me concernait et finis par la trouver. Je devais m’asseoir entre Jarek et Maxwell.
Quand je levai un sourcil pour essayer de comprendre de quelle façon Isaac s’y était pris pour déterminer nos places, Jarek passa sa main sur le bas de mon dos, avec cette sensualité dont il avait l’habitude à mon égard.
— Je pense que le maître du Conseil a dû se dire que tu te sentirais plus en sécurité entre deux vampires de ta connaissance, chuchota-t-il.
Effectivement bien entourée, je notai où chacun se trouvait.
En partant de ma gauche, il y avait Jarek, puis Sara et Chris, et ensuite Horace, Daniel et James. Isaac était assis sur un fauteuil de velours bleu foncé, plus somptueux que celui de ses frères, ce qui lui donnait l’air de trôner. À sa gauche, se trouvaient Ophelia, Ruth et Mark, puis, pour finir, Maxwell, qui se tenait juste à ma droite.
En somme, les sorciers étaient agglutinés autour de leur aîné, les enfants du Comte étaient côte à côte, et les vampires libres occupaient les places restantes.
— J’ai préféré que nous nous mettions par groupes, expliqua Isaac. Je trouvais ça plus confortable que de nous retrouver aux côtés d’inconnus.
Quelques hochements de têtes du côté des sorciers me confirmèrent que c’étaient surtout eux qui auraient eu du mal à accepter d’être mélangés aux vampires.
— Je ne présente pas mes frères et sœurs, continua le sorcier, vous savez déjà tous qui ils sont. (Il se tourna vers sa fratrie.) Nous avons parmi nous ce soir deux des enfants du Comte, lady Sara et lord Christopher de Leigh, ainsi que deux vampires libres, messieurs Jarek Jones et Maxwell Matthews. Quant à notre dernière invitée, miss Emma Whitecombe, elle est tout autant des nôtres que des leurs, si je puis me permettre de le dire ainsi.
Un murmure retenu s’éleva d’au milieu des sorciers.
Six paires d’yeux me dévisageaient, ce qui me mit franchement mal à l’aise.
Jarek le remarqua et me prit la main sous la table. Je le remerciai d’un coup d’œil, ne voulant pas étaler notre semblant de relation devant tout le monde, et surtout pas devant Chris qui ne me laissait pas indifférente.
Isaac posa ses deux mains sur la table et frappa un coup pour obtenir notre attention à tous.
— Voilà plusieurs siècles que les sept enfants de la sorcière originelle, Abigail, n’avaient pas été réunis. Je suis donc assez ému de revoir toute ma famille ce soir, mais ce qui nous amène est un peu plus important que ces retrouvailles. (Il se racla la gorge.) Vous avez déjà tous entendu parler d’Abigail, vous devez donc savoir ce qu’est l’essence primordiale.
De nouveau, un murmure se fit entendre, plus fort que le précédent.
— Vous parlez de l’ensemble des pouvoirs sorciers réunis en une seule essence, dit lady Sara d’une voix cassante, obligeant ainsi tout le monde à se taire pour l’écouter.
— Exactement, lady de Leigh, répondit Isaac. C’est à cause d’elle que je vous ai tous invités.
— Pourquoi était-il important de nous réunir précisément ce soir ? demanda Ruth en rajustant sa frange brune parsemée de cheveux blancs qui refusait de tenir en place. Nous n’avons eu que peu de temps pour arriver, et avec la saison londonienne qui bat son plein, la ville est un peu trop peuplée ; cela n’aurait-il pas pu se passer dans quelques jours ?
— Je suis d’accord avec elle ! s’écria Horace en agitant son lourd corps flasque sur son siège. C’est une honte de nous avoir pressés comme des enfants en retard. Pourquoi ne pas nous avoir prévenus plus tôt ? Et pourquoi nous avoir fait venir précisément au moment où il y a le plus de monde ? L’essence primordiale a disparu depuis des siècles, elle pouvait attendre encore quelques jours !
Les sorciers élevaient de plus en plus la voix dans la salle souterraine, et aucun n’avait apparemment l’intention de se taire.
— Les sorciers sont bien plus dissipés que je ne l’aurais imaginé, murmura Jarek près de mon oreille.
Isaac frappa des mains.
— Si vous le permettez, je vais tout vous expliquer, dit-il une fois que le silence fut enfin revenu.
***
